Man Ray and Fashion – Interview with A. Sayag & C. Örmen

October 14, 2020

From September 23rd to January 17th, Musée du Luxembourg presents the exhibition Man Ray and Fashion. On this occasion, we spoke with the scientific curators of the exhibition, Alain Sayag and Catherine Örmen.


What is the ambition of this exhibition? How does it relate to previous exhibitions of Man Ray’s work?
Quelle est l’ambition de cette exposition? Comment se positionne-t-elle par rapport aux expositions précédemment réalisées sur l’œuvre de Man Ray? 
Alain Sayag
Cela tient à l’origine de l’exposition, qui répondait à une demande de Claude Miglietti, conservatrice du musée Cantini à Marseille, qui venait de prendre la responsabilité du Palais Borély à Marseille, où elle voulait créer une section « mode ». Elle a tout de suite pensé à une exposition photographique. J’avais déjà travaillé avec elle et elle s’est dit « pourquoi ne pas faire Man Ray et la mode? ». Ce secteur d’activité de Man Ray avait été très peu montré.
Cela correspondait aussi à un moment où la mode entrait dans le circuit muséographique et où l’on pouvait montrer des robes, de la mode, sans que cela soit considéré comme totalement ridicule.

Quel rapport Man Ray entretient-il à la photographie de mode et à la mode en général ?
Alain Sayag
C’est pour lui essentiellement un moyen de vivre. C’est pour cette raison qu’il l’a ensuite en quelque sorte dissimulé. A partir de 1933, quand il rentre dans l’équipe d’Harper’s Bazaar, c’est un moyen de vivre très confortable.
Sa seconde motivation est propre au personnage. Il adore les femmes. Comme il le dit, si on le cherche pour ses photos, c’est parce qu’il sait toujours donner beaucoup de « sex-appeal » à ses photographies.

Catherine Örmen – Il entretient un rapport intime à la photographie et à la photographie de mode en particulier puisqu’il s’agit d’abord de photographier des femmes. Il s’est intéressé à la mode par le biais du portrait mondain et s’est initié à la haute couture grâce aux clientes qu’il a photographiées. 
Petit à petit, il en est arrivé à faire des photographies en accord avec la mode du temps. Dans les années 1920, la photographie de mode était encore balbutiante. Il a respecté les codes d’une représentation très claire de la robe, où l’on voit chaque détail. Ces photos sont très descriptives.
A partir de 1929, notamment suite à sa collaboration avec Lee Miller, il se dirige vers quelque chose de plus classique, de plus personnel, aussi en accord avec la mode qui elle-même change. L’on passe d’une mode courte, droite et flottante, à une mode longue, ajustée, très précieuse et classique, inspirée par l’antiquité classique. Cela correspond aussi au moment où la photographie et la mode en général entrent de plus en plus dans les magazines. C’est enfin sa collaboration avec Harper’s Bazaar qui va véritablement lui donner les clés de la profession, avec tous les aspects techniques. En tant que technicien hors pair, il va parvenir à faire de la mode quelque chose d’outrepassant le descriptif, déréalisant l’objet, qui nous donne une image de mode.

En quoi le style photographique de Man Ray va t-il se distinguer des productions de l’époque? Comment définir le « style » Man Ray? 
Alain Sayag – Je ne suis pas sûr du tout qu’il y ait un style « Man Ray ». Mais c’est certain qu’on l’emploie parce qu’il est un artiste. Au début, il le fait d’une manière assez banale. Assez souvent, il insère un objet artistique dans le cadre de son image, comme une sculpture de Brancusi ou un fond sculpté par Giacometti. C’est le premier aspect assez simpliste.
Puis, très rapidement, il applique toutes les techniques qu’il a mis au point pour sa photographie dite « artistique ». Il y a une technique qui revient très souvent et qui signera ses images photographiques, c’est la solarisation. Un photographe comme Maurice Tabard, qui fait un peu de photographie de mode, l’utilisera d’ailleurs systématiquement.

Catherine Örmen – Il y a plus d’audace. Sur le plan technique, il fallait oser faire une photo à partir d’un bélinographe. Il y a aussi cette sensualité qui lui est propre. Elle se retrouve dans son œuvre de peintre, dans toute les photographies qu’il a pu faire de portrait ou de nu. C’est cette sensualité, cette manière de cadrer le corps ou un détail du corps qui fait qu’il est extrêmement sensible aux courbes et à la volupté. Il donne un côté très érotique à ses photos quelles qu’elles soient.

Dans quelle mesure l’œuvre photographique de Man Ray marque-t-elle un tournant dans l’histoire de la photographie de mode? Le définiriez-vous comme l’inventeur du triptyque « photographie-mode-égérie »?
Alain Sayag – Je crois qu’il se sert d’un moment essentiel, le début des années 30, qui voit l’explosion des publications sur la mode. La photographie remplace alors très largement le dessin. Ceci étant, la photographie qu’il met en scène est une photographie très formelle. Ce n’est pas encore du tout la photographie des années 1950 ou 1960 avec William Klein. Le Leica existe déjà, mais Man Ray ne l’utilise pas du tout. Il continue à travailler en studio, avec des appareils très lourds. C’est vrai qu’il la modernise en introduisant des cadrages inhabituels, des positions très sophistiquées. Nous ne sommes plus du tout dans la photographie des années 1920, très raide. Man Ray fait partie des inventeurs de ce métier nouveau qui est celui de photographe de mode, même s’il n’est pas le seul. Il y a un certain nombre de photographes de très grand talent qui occupent le terrain en même temps que lui comme Cecil Beaton. Par exemple, quand Lee Miller va se mettre à faire de la photographie de mode qui place les gens dans la rue. Il y a une photographie de modèles sur un quai de gare. Jamais Man Ray n’aurait fait ça.

Catherine Örmen Oui, mais l’on pourrait ajouter la publicité aussi. Il n’en est pas l’inventeur, mais il va donner ses lettres de noblesse à une profession qui n’existait pas et qui se manifeste dans les années 1930, parce que la mode se hisse sur le devant de la scène médiatique, et que son statut, ainsi que celui de la couture et de la mode en général, change. Man Ray comprend que la mode ne se limite pas aux « chiffons », mais s’étant aussi à l’apparence, à la coiffure, au maquillage, à l’accessoire, à la gestuelle, etc. Man Ray le prend en compte, que cela soit pour la publicité ou pour la photographie de mode. Dans la publicité, comme dans la mode, le médium photographique va prendre de plus en plus de place dans cette presse écrite qui est parfaitement dominante entre les deux guerres. La naissance de la photographie de mode est la corollaire du développement de la mode.

Pourriez-vous illustrer votre réponse par l’une de ses photographies? 
Alain Sayag – Il n’y a pas la photographie malheureusement. Le problème de Man Ray est que beaucoup de photographies intéressantes ont disparu, les positifs ont été envoyés aux magazines, avec les négatifs. C’est donc la photographie qui est dans une page du Harper’s Bazaar d’Automne 1935 où l’on voit un modèle habillé en noir très déformé dans une robe Augusta Bernard Cela devient plus qu’une silhouette. L’un de ses apports c’est que ce n’est plus du tout la robe qui l’intéresse, mais l’image de la robe. C’est en ça que Man Ray est précurseur. Vendre une image, plutôt que la mode.

Catherine Örmen – J’en ai deux en fait. La première est une photographie de Vogue datant de 1933. Elle est extrêmement classique et correspond à cette mode classique du début des années 1930.
La seconde vient deux ans plus tard et est extraite du Harper’s Bazaar. Elle représente la quintessence de la mode. Man Ray est dans la stylisation et fait la même chose que ce que pouvaient faire les illustrateurs au départ, avec des moyens qui ne sont pas encore Photoshop. Il parvient à nous donner l’essence même de la mode, cette silhouette en mouvement, étirée, allongée, qui correspond à la robe. C’est le talent de Man Ray dans la mesure où il parvient à faire abstraction de cette robe qui ne présente pas un intérêt délirant en termes de couture, sauf pour des personnes très initiées. Il arrive à en donner une allure, une silhouette, a faire rêver les femmes, à faire rêver les gens. Ce monde là est onirique.

© Harper’s Bazaar

Man Ray et la mode,
Du 23 septembre 2020 au 17 janvier 2021,
Musée du Luxembourg,
19 rue de Vaugirard, 75006 Paris,
Réservation sur le site billetterie.museeduluxembourg.fr

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