« Cette saison très particulière nous fera progresser »

juillet 11, 2020

Pierre Mahéo n’est pas du genre à se laisser abattre. Depuis 8 ans, il se démène pour développer sa marque Officine Générale. Tout au long du confinement, il présentait lui-même ses modèles de la saison en cours sur les réseaux sociaux. En parallèle, il créait la collection printemps-été 2021 qui lui ressemble plus que jamais de son propre aveu. D’une confidence à l’autre, interview sur cette saison particulière.

Depuis le lancement d’Officine Générale en 2012, c’est la première collection sans présentation physique ni défilé. Qu’est-ce que cela change ?

L’absence de défilé ne change rien au style de la collection car je n’ai jamais créé de modèles spécifiques pour un show. Elle compte moins de références car le contexte m’a incité à être plus précis dans mes choix. Ceci dit, nous avons photographié le look-book, semaine passée, et réalisé 42 looks sans nous forcer alors que nous sommes sur une cabine de 48 à 50 silhouettes en temps normal. Avec Benoît Bethume qui m’accompagne sur leur stylisme, nous nous sommes d’ailleurs fait la réflexion que nous serions arrivés au même line-up pour une présentation traditionnelle. La plus grande différence, en fait, c’est qu’il y a pas mal de nouveautés. Là encore, la contrainte du confinement a eu un impact positif. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une révolution mais, disons, d’une évolution plus marquée que par le passé. Après 8 ans, j’avais envie d’arrêter certaines pièces et d’en pousser d’autres. 

En quoi le confinement a influé sur cette collection ? 

Nous avons entendu beaucoup parler de « work from home » et « down dressing » pendant cette période. Nos boutiques étaient fermées mais nous sommes restés en contact avec les clients via le site e-commerce. Nous avons performé sur certaines catégories de produits et le message était clair à travers ces achats : une envie de décontraction qui conforte mes goûts personnels. J’aime le tailoring mais pas de pied en cap. Souvent, je porte le pantalon ou la veste d’un costume que j’assortis à d’autres pièces d’un même coloris. J’ai étendu cette idée de coordonnés à des vestes avec une construction plus souple, d’autres versions proches d’un blouson et même des silhouettes incluant un short. C’est nettement plus décontracté. Et assez cool à l’arrivée. 

Cette collection vous ressemble encore plus que d’habitude ?

C’est un dressing très autobiographique, effectivement. Le secteur de la mode ne faisant pas partie des business essentiels, il était hors de question que mes équipes prennent le moindre risque pendant le confinement. J’étais donc seul à me rendre au bureau. Et je me suis retrouvé plus ou moins dans ma position de départ, lorsque j’ai commencé Officine Générale dans ma cuisine. J’étais seul au studio et je me demandais à voix haute de ce que j’aurai envie de porter l’été prochain. En temps normal, lorsque les équipes commerciales sont présentes, on a toujours tendance à construire une collection avec un œil dans le rétroviseur, en tenant compte de ce qui a bien marché sur la précédente. Cette saison, j’ai consulté ces données et je les ai vite oubliées. J’étais face à mes moodboards, à mes gammes de Pantone, de couleurs et de tissus, et j’ai décidé de m’écouter avant tout. Et il faisait un temps exceptionnel à Paris pendant ces semaines-là, le ciel était bleu comme jamais, il y avait une luminosité incroyable, c’était l’atmosphère parfaite pour bâtir une collection estivale.

Vous êtes d’un naturel positif !

C’est obligatoire ! La pandémie a été un choc pour tout le monde, moi y compris. Mais ce n’était pas un malheur qui s’abattait sur ma seule entreprise et me plaçait dans une position difficile. Toutes les marques étaient logées à la même enseigne. J’étais inquiet, je me réveillais parfois la nuit mais je ne l’ai pas vécue comme un drame. J’ai même trouvé une formidable force dans la solitude du confinement, dans le fait d’être seul au bureau qui ne me laissait pas d’autre choix qu’avancer. J’apprenais une, voire deux mauvaises nouvelles par jour au minimum et, comme dans un combat de boxe où une droite t’envoie au tapis, il me fallait me relever et repartir tout de suite. Et puis, cette situation m’a renvoyé à mes débuts, à une époque où je faisais tout de A à Z qui n’est tout de même pas si éloignée. 

Vous dites que toutes les marques étaient logées à la même enseigne. Certes, mais elles ne se souciaient pas de la qualité comme Officine Générale avant que la pandémie n’arrive !

Depuis la création d’Officine Générale, il n’y a pas eu beaucoup de place pour la futilité. Le moment présent est grave. Pendant le confinement, on a beaucoup parlé du monde d’après. Malheureusement, je doute qu’il y ait de grandes différences avec celui d’avant : les mauvaises habitudes devraient vite reprendre leur cours. Voilà 8 ans, lorsque j’ai monté Officine Générale, je me suis attaché à des critères très stricts et, finalement, précurseurs par rapport aux changements de cap récents de certaines marques. Je parlais d’acheter moins mais mieux, de vêtements qui durent en raison de la qualité du tissu et de la construction du vêtement. Pas l’un ou l’autre, non, systématiquement, les deux. Ensuite, il y a ce que les Américains appellent « the value », le fameux rapport qualité-prix. Je n’ai pas cessé de me battre pour sortir des produits au prix le plus juste. Mon crédo paraît comme une évidence en 2020, mais il était loin de l’être à l’époque. Il m’a hissé au niveau de marques avec un positionnement nettement supérieur et mes clients, un beau cachemire, un sergé solide ou une popeline de super qualité, ils savent les repérer de mieux en mieux. Il s’agit d’hommes et de femmes qui sont peut-être lassés de dépenser des milliers d’euros pour des habits ne tenant pas leurs promesses. Qui ont vu dans Officine Générale la possibilité d’être tout aussi bien habillés, voire mieux, à des prix nettement plus raisonnables.

Cette envie de qualité est-elle toujours palpable depuis la réouverture de vos boutiques ? 

J’attendais cette date du 12 mai avec impatience et, en même temps, avec une certaine appréhension car le confinement avait peut-être modifié les comportements d’achat. Le matin même, des personnes attendaient devant la porte. C’était assez émouvant et, depuis, je dois dire que nous comptons de nombreux nouveaux clients français. A tel point qu’ils comblent l’absence de la clientèle étrangère représentant un quart du business de nos 5 boutiques parisiennes jusqu’alors. La plupart de ces nouveaux venus poussent la porte sur les conseils d’un proche. Comme pour un film ou un restaurant, le bouche-à-oreille est la meilleure des publicités pour une marque comme Officine Générale.

Avec vos clients comme avec vos fabricants, vous avez tissé des liens via la recherche de qualité. La réalisation de cette collection a-t-elle été facilitée par votre fidélité envers vos fournisseurs ? 

Il est vrai que je ne change pas souvent de tisseurs ni de confectionneurs. Je travaille, par exemple, avec la même usine de chemises depuis le début. Nous avons grandi ensemble, se respectant l’un et l’autre, s’adaptant l’un à l’autre. Nous les avons néanmoins bousculés au cours des dernières semaines car il était nécessaire de photographier les modèles en amont du show-room digital qui est en ligne à partir de cette semaine. Et chacun d’avoir fait des miracles depuis le 12 mai. Cela tient à nos relations sur le long terme, au fait que nous ayons maintenu nos commandes sur l’hiver dans ce contexte particulier et, aussi, qu’ils ne soient pas installés à l’autre bout du monde. Il y a 8 ans, j’ai fait le choix de la proximité européenne. La situation actuelle m’encourage à renforcer ma production en Italie, ainsi qu’au Portugal et, enfin, en Grande Bretagne pour les cachemires.

Les matières occupent une place centrale chez Officine Générale. Cette saison, comment faites-vous pour communiquer à distance sur leurs spécificités aux acheteurs ?  

Nous avons réalisé des books d’échantillons que nous leur avons adressés afin qu’ils puissent se rendre compte par eux même. C’est assez frustrant de ne pas partager mon ressenti de vive voix. Pour moi, rien ne remplacera jamais un essayage en show-room, quand un client commence par toucher un tissu, qui lui donne envie d’enfiler la veste ou le pantalon pour finir de se forger sa propre opinion… Nous avons réalisé une série d’images où l’on rentre dans les matières afin que l’on comprenne chaque texture. C’est une saison très particulière. J’espère que ce sera la première et la dernière en virtuel. Nous avons développé des lavages, des emmerisages et des finitions sur les tissus qu’ils pourront seulement apprécier pleinement au moment des livraisons. 

Le show-room digital ne permettait pas d’insérer des séquences filmées où vous expliqueriez les matières avec vos propres mots ? 

Nous avons travaillé sur un merchandising de la collection, avec des exemples de silhouettes, des gammes de couleurs et de matières, un système de portants comme si les acheteurs étaient dans notre show-room. Je me ferai un plaisir de présenter la collection à tous ceux qui accepteront de m’accueillir virtuellement dans leur bureau ou à domicile. Je suis convaincu que nous allons y arriver. Il faut vivre cette saison comme une nouvelle expérience. Il y a forcément des choses positives qui vont en ressortir. Nous allons développer de nouvelles façons de travailler. Peut-être que cette saison virtuelle amènera à des sélections différentes de leur part.  

En parlant de sélection, avez-vous tout de même des modèles préférés dans cette collection très Pierre Mahéo ? 

Oui, et pas qu’un seul ! J’ai une passion pour les pantalons à pinces. L’été, avec la chaleur, leur volume large dans des popelines légères, on a l’impression de ne rien porter… J’en propose donc plusieurs. Il y a aussi la veste que je porte tout le temps, qui n’était jusqu’alors pas en collection et que j’ai décidé de faire partager, et puis des pulls en mérinos et soie dans des jauges 14 très légères… J’ai pour habitude de tester mes modèles et il y en a pas mal qui vont rejoindre ma valise de vacances dès les prochaines semaines. Je ne porte jamais d’orange mais j’ai eu subitement envie de ce coloris intense. Il y a aussi un bleu touareg qui est merveilleux. Ces couleurs me réjouissent. Elles seront également sublimes dans la collection femme qui sera finalisée pour les défilés de septembre. 

Propos recueillis par Frédéric Martin-Bernard

À lire aussi

Ce Site utilise des cookies techniques destinés à assurer le bon fonctionnement du Site, des cookies de mesure d’audience destinés à produire des statistiques de visite et d’utilisation du Site ainsi que des cookies tiers destinés à permettre l’emploi de fonctionnalités relatives aux réseaux sociaux. Pour en savoir plus, personnaliser vos cookies ou les refuser, cliquez sur le bouton « Mentions légales » ci-dessous.
Mentions légales