Ernest W. Baker Spring-Summer 2021

juillet 10, 2020

Ernest W. Baker, est-elle une marque de grand-père? Pour Reid Baker, c’est un fait puisque c’est le sien qui est la muse de la marque qu’il a créée avec Ines Amorim. Ils se sont retrouvés autour de l’admiration pour les élégants Milanais et leurs costumes soignés pendant qu’ils faisaient leurs études à la Domus Academy de Milan. Après avoir fait leurs armes chez Haider Ackermann, Yang Li ou Wooyoungmi, ils se lancent en solo (ou plus précisément en duo) avec cette marque dans laquelle ils embrassent un vestiaire androgyne avec un penchant pour le menswear, tout en adoptant un modèle en circuit court en s’installant au Portugal, pays natal d’Inès Amorim et l’un des bassins actifs du textile européen. Pour l’été prochain, ils ouvrent les portes du temps pour une collection inspirée des conversations confinées entre Reid Baker et son grand-père, qu’on entend sur la bande-son du film de la saison.  

Pour le printemps-été 2021, Ernest W. Baker prend une approche plus jeune, avec un air d’uniforme de pensionnat à ses silhouettes. Auparavant, c’était une esthétique plus mature que vous proposiez. Qu’est ce qui a changé ?  

En mars et avril, nous avons passé beaucoup de temps à visionner des films de famille de Reid, dans lesquels apparaissent son père et son grand-père, son enfance. En pleine réflexion sur l’état du monde en ce moment, l’innocence et la candeur qu’ils expriment nous a parlé. Beaucoup de nos collections sont inspirés par les anciens et nous avons pensé qu’il y avait des parallèles entre cette génération et les plus jeunes. 

Pour beaucoup, nous y compris, l’épidémie a été un rappel de ce qui est important. Cette séparation de nos familles, même lorsqu’ils n’étaient pas physiquement très loin, a vraiment renforcé le sentiment familial. Vous pouvez voir à quel point c’est beau et important. Tout s’est arrêté, la vie s’est en quelques sortes suspendue, ce qui nous a permis de regarder ces vieilles vidéos et voir, vraiment voir, le père de Reid, son grand-père également, au lieu de les regarder d’un œil distrait tout en pensant à terminer une collection ou nos relances à faire. C’était beau de pouvoir faire cette pause, de s’imprégner de tout cela et de lui parler, de lui poser des questions. 

La vidéo a été un exercice très personnel pour Reid, puisqu’il a pu poser des questions importantes à son grand-père et le retrouver de manière profonde. Au fil des semaines, nous nous sommes dit que c’était inspirant d’entendre un grand-père qui donne des conseils à un petit-fils, et explorer le contraste entre l’enfance et un homme mûr qui revient sur son parcours. 

Cette saison est donc un hommage au cycle de la vie, aux leçons qu’un grand-père transmet à son petit-fils, à ces réflexions, aux souvenirs et aux regrets, aux erreurs et aux bonnes actions. Mais également à cette posture d’apprentissage permanent que nous devons adopter pour pouvoir grandir. 

Pas de nostalgie donc, dans cette collection ou dans le fait que vous ayez donné le nom du grand-père de Reid à votre marque ? 

Notre inspiration puise ses sources dans le passé mais toujours dans l’optique d’être adapté au présent. L’amour que l’on a reçu de nos grands-parents nous a poussé à regarder leurs histoires pour comprendre quels avaient été leurs parcours. Regarder des albums de famille a été fait par plaisir, par passion et pour transmettre à notre tour les belles choses qu’on nous a données.  

Dès le départ, nous n’avions pas envie de donner nos noms à la marque. Nous n’aimions pas l’idée et voulions que notre travail parle de lui-même. Que la marque ne soit pas assujettie à nos noms et à nos défauts. C’était moins dans l’intention de rester dans un anonymat à la Margiela, mais c’était bien de pouvoir rester en retrait, de créer un personnage, une figure qui pourrait dépasser les individus qui l’ont créée.  

Que nous soyons dans la mode a toujours été un peu étrange, parce qu’en grandissant, nous ne nous étions pas identifiés à ce qu’était la mode. Nous étions un peu cet outsider donc ne pensions pas pouvoir en être. Bien sûr, nous construisons notre propre monde maintenant et ce n’est pas glamour en soit. Il est ramené à ce que nous considérons être l’essentiel pour exprimer quelque chose de personnel et d’honnête. En termes de vêtements, ils sont ramenés à leur forme la plus classique, avec des détails simples et expressifs.  

Donc bien que la marque porte le nom du grand-père de Reid, une vraie personne, elle dépasse l’hommage pour devenir un personnage à part entière qui représente les valeurs de simplicité et d’humilité qu’il a toujours pratiquées dans sa vie personnelle et professionnelle. Un personnage destiné à évoluer avec le temps et avec nous.  

Quel est le conseil qui vous a le plus frappé ? 

“Aime ton voisin”. Ce conseil simple, sage qu’Ernest a pratiqué tout au long de sa vie est plus pertinent que jamais, puisque le monde entier est connecté et est, de fait, notre prochain. Nous ne réalisons pas souvent d’interview de nos familles, donc entendre un conseil sincère de lui dans des termes aussi simples était puissant et élémentaire à la fois. Les derniers mois nous ont montrés à quel point notre comportement peut avoir un impact puissant et direct sur les gens autour de nous, proches ou non. Nous avons tous une responsabilité envers notre prochain.  

Dans le contexte de notre projet, nous ne faisons pas uniquement des vêtements pour l’intérêt commercial. Nous avons voulu créer quelque chose de spécial, d’unique et que nous pourrions partager avec d’autres gens, même dans le temps. La beauté d’avoir une identité forte et authentique et d’être sûrs de notre propos. On n’est jamais dans l’instant présent, on se projette dans le futur, pour parler à un client futur qui reconnaîtra le travail qu’on a investi dans la durée.  

Pour nous, faire un vêtement de luxe n’est que l’effet de bord de notre appréciation des belles matières, des belles finitions et de ces petites idées intelligentes qui font le charme durable d’un vêtement. Nous n’avions pas pour objectif de suivre une vision élitiste et avons toujours essayé de rester démocratiques avec un rapport qualité-prix équilibré et une qualité dont nous pouvions être fiers. C’est l’une des raisons qui nous a poussés à nous installer au Portugal, plutôt que dans des villes de mode plus attendues, comme Anvers où nous vivions au moment de créer la marque. L’impact en termes de voyages, d’expéditions et de coût de la vie, qui serait répercuté sur la marque ne valait pas le coup.  

Ernest W. Baker était publicitaire dans les années 50 à 70, et cela lui a donné un certain regard sur les changements sociétaux et la culture qui ont laissé un impact durable, pour le meilleur ou pour le pire, qui perdure encore aujourd’hui. Quel est votre sentiment, suite à vos conversations ?  

Nous avons hérité de tout cela pour le meilleur et le pire. Mais juger n’est pas de notre ressort et nous devons regarder en arrière de manière lucide et apprendre de leurs erreurs. Nous devons faire la paix avec ce passé, nous éduquer et prendre les bonnes décisions pour le bien de tous. 

Je pense que mon grand-père est fier de ce qu’il a accompli, travaillant dur pour lancer une petite agence de publicité qui s’occupait de comptes locaux, en cultivant des relations saines et de proximité au fil des années avec une équipe talentueuse et aussi diverse que possible, ce que nous faisons à notre tour ici au Portugal.  

Son exemple est l’une des raisons qui font que nous avons toujours cru dans un processus plus lent, dans le fait de prendre son temps, de grandir naturellement, de refuser la production à outrance et la recherche effrénée de la tendance. Nous n’avons pas voulu un développement durable parce que c’était dans l’ère du temps mais parce que c’était la manière dont nous avons souhaité travailler : les bonnes ressources, au bon moment, sans gâchis et à notre mesure. Être vrais et ne jamais faire du forcing sur notre identité ou fabriquer du désir artificiellement.  

Au cours de nos expériences précédentes à Paris, Milan ou Anvers, nous avons ressenti du détachement, ce qui est très frustrant. Quand la marque a commencé à grandir, et que ce n’était plus seulement une histoire de concept, nous avons dû choisir entre rester dans le glamour de la mode ou si nous voulions aller vers un projet qui nous dépasserait à terme. Dans ce processus, nous avons à quel point c’était fort de connaître personnellement nos couturières ou de pouvoir échanger avec une usine qui n’avait jamais connu que des intermédiaires.  

Bien entendu, ce n’est qu’une partie des questionnements auxquels nous faisons face et il est important de continuer ce cheminement dans nos vies professionnelles et personnelles. Il est temps d’écouter ces voix qui n’ont pas été entendues depuis des années, avec l’esprit, les yeux et le cœur ouvert. Temps de se demander pourquoi les choses sont ce qu’elles sont. Temps encore de se rendre compte qu’on ne peut plus continuer comme avant. Alors oui, nous avons pris conscience et isolé certains problèmes. Trouvons des solutions et appliquons-les pour transformer cet élan, continuer à nous remettre en question et trouver des solutions encore meilleures, encore plus équitables. 

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