Jonathan Anderson : « Avant la pandémie, la mode était terriblement ennuyante. »

janvier 25, 2021

Dans le cadre de la Fashion Week parisienne, le directeur artistique de Loewe dévoilait hier sa collection homme automne-hiver 2021-22 pour la griffe espagnole, sous la forme d’un livre rétrospectif de l’œuvre de Joe Brainard.

La dernière collection de Jonathan Anderson est arrivée sous la forme d’un livre relié de 200 pages consacré au travail de l’artiste, écrivain et poète américain Joe Brainard, auteur du livre I Remember (1975) qui inspira à Georges Perec son cultissime Je me souviens (1978). « J’ai imaginé cet ouvrage comme le catalogue d’une exposition n’ayant pas encore eu lieu, mais aussi comme un manifeste, accompagnant les collections Loewe qu’il a inspirées», écrit le designer dans la préface.

Dans une vidéo publiée sur internet dimanche, à 14 heures, le créateur expliquait sa démarche comme dans un documentaire. Depuis le début de la pandémie, il a décidé de transformer l’annulation des défilés publics en une explication de texte chaque saison. Joint sur Zoom quelques minutes plus tard, il se livre sur cette collection «optimiste». Mais pas seulement…

Pourquoi avoir choisi l’œuvre de Joe Brainard pour donner vie à votre collection automne-hiver 2021-22?

J’admire son travail depuis longtemps, la pluralité de son œuvre. Il est aussi reconnu pour son livre I Remember (1975) que pour ses peintures, ses collages, ses dessins. C’est un précurseur d’Andy Warhol. J’aime la manière dont il s’empare d’objets du quotidien pour les transformer en œuvres d’art. Cette démarche pleine d’humilité me touche profondément. La série des Pensées possède plusieurs niveaux de lecture. Un enfant peut interagir avec cet assemblage primitif de couleurs. Mais il y a aussi la connotation de cette fleur dans la culture queer. Ce genre de double langage me fascine en ce moment. Le dessin Autoportrait n°2 : mes sous-vêtements nous fait sourire tout en nous amenant à nous questionner. Même si elle est profonde, son œuvre est très optimiste et nous avons besoin de ce genre de message. Nous ne sommes qu’au début de cette terrible crise. L’année dernière était en quelque sorte facile. Ce confinement dans nos maisons était presque romanesque. Personnellement, je dois avouer que les tout premiers jours, j’en étais presque ravi car je n’avais pas été chez moi depuis des mois. Désormais, nous sommes face aux vraies difficultés. Pour en revenir à Joe Brainard, à travers cette collection, nous partageons le travail d’un homme qui devrait être plus connu ; nous avons édité une magnifique rétrospective qui sera vendue et dont l’argent récolté ira à une association (Visual Aids qui utilise l’art pour lutter contre le VIH, NDLR). En des temps, nous pouvons apprendre de personnes comme lui.

Dans votre travail comme dans celui de l’artiste américain, il existe cette fascination pour les mouvements underground du XXe siècle. Pourquoi leur énergie vous inspire tant ?

Je crois que chacun de ces mouvements a transformé une certaine colère en créativité. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à produire de l’indignation récréative. Vous la postez sur les réseaux sociaux puis vous passez à autre chose. Leur rage a engendré des œuvres que nous connaissons encore aujourd’hui. Il reste encore énormément de choses à apprendre de Robert Mapplethorpe, Joe Brainard ou de la drag-queen Divine. On a dit que j’avais lancé la fluidité des genres dans le vêtement. Mais elle a toujours été là. Peut-être que nous faisons tous des genres de collages. Je m’inspire de ceux qui me suggèrent que je n’ai rien inventé.

Qu’est-ce que la pandémie a changé dans vos créations?

Je ne devrais pas forcément concevoir des vêtements d’intérieur parce que le monde est sous cloche et en télétravail. Je suis même surpris que la création se résume à ça aujourd’hui. La raison d’être de la mode est de se projeter dans le futur. Nous prédisons ce qui se vendra dans six mois. Et imaginer que les vêtements d’intérieurs, ces pièces forcément confortables, soient notre avenir m’est insupportable. Je veux plutôt démontrer que des temps meilleurs nous attendent et que nous allons (re)porter de beaux habits et (re)sortir d’ici six mois. Ou peut-être pas ! Mais essayons au moins de transmettre un peu d’optimisme. Cette idée de volumes « performance » découle du fait que j’ai besoin d’un peu de fantaisie, comme tout le monde je crois. J’ai besoin de croire que l’on peut encore explorer, même en des temps si sombres.

Comment vous adaptez-vous à ce nouveau format digital de présentations pour vos collections ?

Évidemment, j’ai hâte de pouvoir refaire des défilés en public. Mais les restrictions ont aussi du bon. Personnellement, ce format me convient car je peux parler plus directement, expliquer ma démarche plus profondément que deux minutes dans les coulisses à une foule de journalistes. Il faut tirer les enseignements de tous ces changements, trouver d’autres moyens d’avancer. C’est l’objectif de ce livre. Je ne crois pas qu’un simple défilé filmé soit assez engageant. Je regarde BBC News toute la journée. J’enchaîne les réunions sur Zoom. Je suis devant l’écran de mon téléphone… Je ne crois pas que rajouter un peu plus de digital dans ce monde soit pertinent. J’ai besoin qu’il y ait un lien physique quelque part sinon pour quoi faire l’effort? Les shows vont revenir mais ils seront différents. Soyons honnêtes: avant la pandémie, la mode était terriblement ennuyante. Il n’y en avait que pour le spectacle, le premier rang, les célébrités. L’industrie était en train de s’ajuster à un nouveau média, les réseaux sociaux. En plus de l’essor de l’e-commerce et le déclin des grands magasins. Ce système était de toute façon en fin de course avant l’apparition de la crise sanitaire. C’est une opportunité de changer ce système même si nous ne savons pas encore comment. Selon moi, il y a deux façons de gérer cette crise inédite: la première serait de ne rien faire ; la seconde d’essayer de s’adapter à quelque chose dont nous n’avons pas les clés. J’ai choisi la deuxième option pour le bien de mes équipes. J’ai choisi de créer même si je ne sais pas si nous pourrons de nouveau sortir et nous habiller un peu. Pour être honnête, je m’en fiche. Je ne suis pas là pour fabriquer des produits pour les grands magasins. Mais pour créer des vêtements qui vont éveiller les consciences, que les gens vont adorer ou détester ou même ne pas comprendre. Qu’il n’y ait plus de points de repère, bizarrement, me convient parfaitement car je n’aime pas l’establishment. Si toute cette énergie doit engendrer un livre et bien, ce sera un livre. Si c’est du papier peint, qu’il en soit ainsi. J’ai toujours pensé qu’en faisant en sorte que les choses arrivent, alors elles arriveront. Les gens se projetteront dans ces vêtements dans six mois, même si nous sommes encore obligés de discuter par écrans interposés, assis dans des pièces avec des bibliothèques en arrière-plan. En un sens, nous avons édité ce livre parce qu’en ce moment, dès que je parle avec quelqu’un, que je suis en réunion ou même que je regarde une interview au journal télévisé, je vois une personne devant une bibliothèque (rire). Pour en revenir à la collection, tout cela n’est pas juste de la mode, c’est le résultat du travail de mon équipe fantastique qui a maintenu le cap coûte que coûte, un effort commun malgré les innombrables difficultés. Et c’est tout ce qui m’importe aujourd’hui.

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