Kim Jones et Travis Scott: «Ce n’est pas de la pop culture, c’est de la culture»

juin 26, 2021

EXCLUSIF – Vendredi, à l’hôtel des invalides, la vénérable maison Dior présentait, devant un «vrai» public, son défilé homme du printemps-été 2022, en collaboration avec le rappeur américain de 29 ans, idole de la Génération Z. Entretien exclusif entre deux esprits créatifs ultra-suivis sur les réseaux sociaux.

À gauche, le rappeur Travis Scott et à droite, le directeur artistique de Dior Kim Jones

© Travis Scott, Dior

Un podium de 80 mètres de long, des écrans géants au plafond, les flashs stroboscopiques des photographes, un premier rang de célébrités hétéroclites (allant du chef français Jean Imbert à Miss Fame, drag-queen star de la téléréalité US) et la cohue des fans à l’entrée. Pas de doute, rue de Tourville à l’Hôtel des Invalides, ce vendredi après-midi, c’est bien le retour de la Fashion Week, comme on ne l’avait pas vu dans la capitale depuis des mois. Il faut dire que Kim Jones, directeur artistique de l’univers masculin de Dior, a créé l’événement en dévoilant sa collaboration avec le rappeur américain hyper influent Travis Scott. À 29 ans, l’artiste au 1,4 milliard de streams pour dernier titre Sicko Mode et 41 millions d’abonnés sur Instagram déchaîne les passions. Tout ce que touche ce roi des charts (des baskets Nike aux produits dérivés McDonald’s) se transforme en or.

Il ne saurait en être autrement pour cette collection printemps-été 2022. Ces garçons, en baskets, les mains dans les poches, dans leurs costumes de rocker à revers attaché par une broche bijoux, à la veste parfois passée sous un ample tee-shirt flanqué du logo Dior revu et corrigé par Mister Scott, sont diablement efficaces. «C’est une nouvelle silhouette Dior, relax, excitante et inspirée de l’allure de Travis, explique le designer britannique. La veste est légèrement plus ajustée et le pantalon plus évasé, à la Jimi Hendrix. »


Maille à logo Dior, pendentif cactus réalisé avec Dior Joaillerie et sac de ceinture Saddle Bag… Tous les codes de la maison de couture selon Kim Jones et Travis Scott.
© Dior

Le vestiaire habillé – manteaux officier à brandebourgs discrets, spencers brodés en ton sur ton, pardessus à la carrure étroite -, côtoie les blousons souvenirs jackets en daim ornés de la date de création de la maison de haute couture, 1947, ou encore de l’initiale en relief, du fondateur, D. Les références au sport (à l’instar des bermudas de basket-ball) croisent les influences hispaniques venues du Texas, terre natale du rappeur. «Quatre chemises ont été peintes par le peintre new-yorkais George Condo, précise Kim Jones. Ces pièces uniques, véritables œuvres d’art, seront vendues aux enchères au profit de la Cactus Jack Foundation créée par Travis qui soutient la jeunesse à travers l’enseignement créatif.»

Rencontre en exclusivité avec le duo à la veille du défilé.

LE FIGARO. – Travis Scott, que représente Dior pour vous ?

Travis SCOTT. – Dior a toujours été cette maison de luxe unique, avec une vibration si différente des autres. Pour moi, la musique et la mode vont de pair. Elles sont liées dans mon mécanisme de création. Je ne pourrais pas composer sans m’inspirer de formes d’art autour de moi, la mode en est une. Quand Kim m’a parlé de cette collaboration, j’ai voulu confronter l’esprit tailleur de Dior avec l’allure militaire que j’adore, afin de la rendre plus esthétique, plus psychédélique et post-rock… Autant d’influences de mon nouvel album. Allier ces deux univers est complètement fou. C’est comme le décor du défilé qui s’inspire à la fois du jardin de M. Dior avec ses roses et celui de ma grand-mère au Texas, avec ses cactus!

Kim JONES. – Ta mère devrait voir ça!

T.S. – Ma mère va assister au show. C’est dément de découvrir le mélange de ces deux héritages prendre vie. Quand j’ai rencontré Kim pour la première fois, je me souviens que nous parlions déjà de ce projet. Voir tout ce travail, ces vêtements, tous ces dessins, petit à petit, se concrétiser, c’est une expérience géniale.

K.J. – Nous sommes venus tous les deux avec les mêmes idées. À travers sa fondation, Travis a entrepris de soutenir la jeunesse qui a tant souffert de la pandémie. Nous sommes ravis de participer au débat sur ces sujets.

T.S. – Je veux promouvoir la formation de jeunes créatifs, redonner des perspectives d’avenir aux kids, qu’ils viennent d’une petite ville ou qu’ils n’aient tout simplement pas les moyens de suivre leurs rêves. C’est dingue mais c’est possible de naître dans un endroit paumé, comme moi au Texas, et trente ans plus tard, de participer à un tel show pour une maison de couture parisienne.

K.J. - Travis savait très exactement ce qu’il voulait. Il comprend ce que désire la jeunesse, connaît les messages qui vont les toucher. Il maîtrise aussi ce qu’est une marque. Cette collection possède tout ce qu’il faut pour être un succès, j’en suis persuadé.

Influences hispaniques liées au Texas (terre natale de Travis Scott) et esprit tailleur cher à la maison Dior. Dior

Pourquoi avez-vous choisi de travailler avec Travis?

K.J. – Quand il m’a parlé de son projet de fondation qui vise à offrir une bourse d’études pour suivre les cours de la Parsons School (une des meilleures écoles de mode aux États-Unis, NDLR), je me suis dit que nous devions soutenir cette initiative mais à travers un propos mode, un défilé, une collection. Je pense beaucoup à notre jeunesse, ces derniers temps car, avec la pandémie, ils traversent un moment très dur. Étudier, aller à l’université, poursuivre ses rêves est beaucoup plus difficile aujourd’hui avec le Covid. Or, Dior va incroyablement bien malgré cette crise. Nous devons utiliser notre puissance et nos moyens pour soutenir des projets auxquels nous croyons. Je connais Travis depuis longtemps et nous avons toujours voulu créer quelque chose ensemble. Dans ma carrière, j’ai toujours collaboré avec des artistes. Cette fois, je me suis dit: pourquoi ne pas faire appel à un musicien? La création est un travail collectif, et soyons honnêtes, un directeur artistique a toute une équipe de créatifs autour de lui. Vous ne pouvez pas accomplir votre mission pour une telle maison, seul. Il ne s’agit même pas de talent ou de célébrité, mais si quelqu’un produit une œuvre que je trouve cool, j’ai envie d’interagir avec lui. Regardez le Saddle Bag (le sac en forme de selle, best-seller de la maison Dior, NDLR) que Travis a réinterprété. C’est frais, innovant mais en même temps complètement Dior.

Travis, vous vous êtes attaqué au sacro-saint logo Dior en le redessinant.

T.S. – Je dessine sans cesse. C’est quelque chose que j’ai toujours fait. J’aime bien crayonner sur un bout de papier, pas des trucs très compliqués, des formes comme ça (il attrape un bloc de post-it et un marqueur, griffonne un croquis abstrait).

Quelle est votre pièce préférée de la collection ?

T.S. – C’est une question très difficile. Tout est important, les tee-shirts, les costumes, les sacs…

Le premier look du défilé qui s’est tenu à l’Hôtel des Invalides vendredi.
© Dior

C’est la première fois qu’un défilé homme de Dior intègre une pièce de haute joaillerie. Comment l’avez-vous imaginée?

T.S. – J’ai conçu ce pendentif de cactus et de fleurs avec Victoire de Castellane (directrice artistique de Dior Joaillerie) mais la collection comprend aussi des colliers, des bracelets, des bagues. C’était amusant de «reformater» cet univers.

Jimi Hendrix est votre source d’inspiration à tous les deux.

K.J. – J’aime la façon qu’avait Hendrix de détourner des vêtements formels pour les rendre très cool.

T.S. – Oui, exactement.

K.J. – Dans les années 1960 tout le monde voulait son look, sa dégaine rock. C’est la même chose pour Travis aujourd’hui. Je me souviens quand il portait, en 2019, au Met Ball de New York, ce costume aux allures militaires. C’était tellement inspirant.

Travis, toute une génération vous prend pour modèle. Qu’en pensez-vous?

T.S. – C’est un de mes plus grands accomplissements. Faire partie de cette génération et être capable de la transporter est dingue. Si je peux inspirer les jeunes, en leur disant que tout est possible, dès qu’on utilise son cerveau alors, je considère ma mission réussie. Moi-même, je travaille dur tous les jours avec cette niaque pour faire avancer les choses. Le mélange de Dior et de cette combativité, c’est dément.

K.J. – Je crois que c’est la première fois, qu’un musicien collabore avec une maison de couture. Ne t’inquiète pas, les premières sont toujours les meilleures! (rires)

Kim, en 2017, vous avez été à l’initiative de la collection Louis Vuitton et Supreme qui était alors à la pointe du cool. Travis incarne l’air du temps, aujourd’hui. Cherchez-vous les personnalités qui représentent l’époque?

K.J.– Je ne fais pas des choses pour qu’elles soient branchées. Je les fais parce que je sais que les gens vont y adhérer. Je suis convaincu que les jeunes vont adorer cette collection. De plus, ce genre de produits ne dérange en rien les hommes qui viendront acheter des costumes en boutique. En tant que directeur artistique, je dois avoir une vision à 360°, ne pas perdre de vue la clientèle historique et faire en sorte que Dior reste en prise avec son époque.

Vous aimez retravailler les codes de la pop culture dans vos collections.

K.J.– Ce n’est pas de la pop culture, c’est de la culture. C’est ce à quoi le public s’identifie ces derniers temps. Il faut savoir écouter les clients. Certaines maisons de couture peuvent sembler si élitistes… Ici, nous cherchons à cultiver une approche accessible. Les designers à succès ont cela en commun. Les gens veulent se sentir proches d’eux, apprendre à les connaître. Comme des pop stars.

La Fédération remercie Valérie Guédon et vous invite à découvrir l’ensemble des contenus Mode du Figaro via ce lien.

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