La traversée

juillet 9, 2020

J’ai vingt ans. 

Arrivé dans une ville étrangère où le soutien fait défaut, je n’ai pour ressource que ce que la rue me tend de sa main froide. 

J’y traîne mon corps de fil de fer d’une nuit à l’autre. 

Refusant le sommeil, j’apprécie ses vertiges comme si, en moi, se laissaient tomber les étoiles. Sous la lumière fauve des lampes parsemant le plafond, je danse pour oublier le vide.

Il m’aborde par la droite.

C’est la musique qui me tient debout face à lui quand il me demande mon âge, ce que je fais, d’où je viens. Il tient d’un drôle de songe, le regard aussi vif qu’un chat, deux yeux clairs parcourant le monde en tout sens.

Dès le lendemain je pénètre dans l’espace clinique qui compose son bureau. 

Tout est propre, blanc. La somme de toutes les chambres par lesquelles je suis passé ces dernières années ne couvrirait pas la surface de l’endroit où je suis. 

La lumière y est tellement présente qu’elle semble sortir des murs.

Je suis ébloui, et me sens nu.

Au mur, des horloges identiques donnent l’heure de villes aussi lointaines qu’imaginaires. 

Tokyo. Londres. New York. Paris. Paris qui semble être dans le ciel lorsque je la traverse d’une gare à l’autre. Paris qui ne veut jamais s’arrêter autour de moi, que je ne connais que du bout des lèvres. 

Son passé de bohème dont je n’embrasse que les fantômes. 

Moi, même ici je ne sais pas quelle heure il est.

Il fait tourner mon corps devant la fenêtre, et m’expose que ces horloges donneront peut-être l’heure de mon avenir. Ici, Londres est un demain possible. Paris chuchote mon nom, juste derrière la porte.

Je reçois le billet dans les jours qui viennent. 

Je n’ai encore jamais pris l’avion. 

Voir ces tonnes de fer s’arracher du sol à grand coup de turbine m’angoisse, je ferme les yeux.

Arrivé dans l’agitation des coulisses, je me laisse frictionner les mains, rougies d’un peu de crispation. 

Les crèmes s’appliquent sur les peaux tendues de jeunesse. 

Comme c’est étrange, un monde où tout le monde est beau, presque nu. 

J’ai l’impression de n’être composé que d’eau, aussi diaphane que l’air autour, traversé de toute lumière. Mais cette douceur m’enveloppe.

C’est dans un océan de chaleur que je passe la tête. 

Mille bouches, autant de mailles reliées entre elles m’embrassent les flancs, empêchent les regards de percer.

Les pieds solidement arrimés au sol par les bottes, je marche avec elles sur une Terre différente. Rien n’a changé, mais tout a changé. 

J’ai l’armure qu’il faut pour affronter l’arène, le vêtement rituel qui fait de moi un prince.

Choisi dans la foule parmi les autres, mon nom ne compte pourtant pas. 

Anonyme, je le suis toujours. Mais je représente autre chose. J’incarne.

Ils m’ont orné de tant de jours. 

Je porte sur moi des heures de finesse, des nuits de précision. 

Je porte une histoire qui n’est pas la mienne, et m’efface dessous la légende. 

Je disparais lorsque tout le monde me voit. Je suis ce que je porte.

Je suis les bottes, la maille et le manteau.

Je n’ai pas d’épée, aucun dragon à combattre, juste la place à traverser de part en part.

J’avance au rythme d’un cœur qui bat fort, je maintiens la distance indispensable au sacre. Je tourne, et disparait.

Dans les coulisses, dévêtu de l’apparat des anges, je marche maintenant vers la fin du mirage.

J’ai laissé la magie au vestiaire. 

Retrouvé la fatigue de fibres trop usées, trimballées avec moi de jour en jour, le long de mon existence abîmée par la route.

Mais je sens encore le poids des choses, j’entends encore le son de mes pas sur la glace.

J’avance avec, partout autour de moi, l’aura d’une enveloppe fabuleuse, à jamais disparue.

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