Musée Cognacq-Jay : L’Empire des sens

juin 26, 2021

Jean-Honoré Fragonard (1732-1806),
Les Débuts du modèle, 1770-1773, huile sur toile, Paris, Institut de France, musée Jacquemart- André © Studio Sébert

Le musée Cognacq-Jay, consacré au goût du XVIIIe siècle, présente jusqu’au 18 juillet prochain l’exposition « L’Empire des sens, de Boucher à Greuze. » “Le XVIIIe siècle signe l’avènement du plaisir des sens.” L’exposition explore à travers une sélection d’œuvres de grands maîtres le thème de l’Amour dans sa forme la plus licencieuse. Sixtine de Saint-Léger, attachée de conservation au musée Cognacq-Jay, revient en particulier sur le rapport au vêtement, à la sensualité et au corps dans l’œuvre “Les débuts du modèle” de Jean-Honoré Fragonard.   

En quoi la palette de tons pastels de ce petit tableau qui représente à la fois le peintre et le modèle reflète l’évolution du goût et de l’esthétique au 18e siècle ?

Le XVIIIe siècle signe l’avènement du plaisir des sens. Plus qu’à toute autre époque, l’Amour y occupe une place dominante dans les arts. Philosophes, hommes de théâtre, romanciers et artistes, tous investissent le thème de la passion amoureuse et du désir charnel. Dans cet océan d’images consacré à l’Amour, les artistes font preuve d’audace et l’originalité dans leurs « inventions ». A l’origine simple tendance artistique, le rococo devint un véritable style de vie fondé sur le plaisir raffiné des sens et visant à faire de l’existence une continuelle satisfaction esthétique. Comme nous pouvons le voir dans ce tableau, les couleurs brillantes et les chromatismes délicats (roses, blancs et jaunes) triomphent. 

Le baron Portalis, l’un des meilleurs connaisseurs de Fragonard, soulignait le brio dont faisait preuve l’artiste dans son exécution: « Imaginez tout ce que vous pouvez rêver de plus blond, de plus rose, de plus clair ; pétrissez ces tons avec esprit, mais avec l’esprit inimitable du maître, et vous aurez l’impression ressentie. Le pinceau glisse sans appuyer sur les roses éteints du déshabillé d’atelier d’un jeune peintre occupé à soulever, du bout de son appuie-main, les derniers voiles de son modèle ». Les sous-entendus, l’allusion libertine, l’harmonie colorée du camaïeu de roses et de bruns, le mariage des lumières, la subtilité dans le jeu des regards, le cadre ovale parfaitement maîtrisé, font de ce petit tableau un modèle du genre galant et libertin, dans lequel Fragonard excelle. Ses scènes intimes et sensuelles, d’une grâce et d’une délicatesse soignées, aux coloris riches et lumineux assurent au peintre un immense succès et reflètent parfaitement l’esprit de son temps. 

Fragonard, élève de Boucher, contemporain de Choderlos de Laclos et de Sade, semble donc traduire dans ses œuvres le goût de son époque pour le libertinage.

Quels détails dans le costume du peintre sont caractéristiques de l’époque ?

Fragonard représente l’artiste dans un costume contemporain de gentilhomme qui lui confère un statut social élevé. L’attitude et la silhouette sont devenues plus naturelles et moins volumineuses, et les couleurs s’éclaircissent sous l’impulsion du style rococo. Le costume traduit la nouvelle sensibilité du temps et l’émergence de nouveaux besoins : plus légère et plus fantaisiste. 

On note que le peintre est vêtu de rose, la couleur des fleurs de Venus, déesse de l’Amour. A l’image de la marquise de Pompadour qui s’entiche de cette couleur qu’elle porte à Versailles, le « rose Pompadour ».

Le costume des hommes se composait généralement d’un justaucorps, une culotte courte, une longue veste, un gilet et une chemise. Et ceux des élites étaient confectionnés dans de la soie, des brocarts et des velours. La richesse de l’habit du peintre lui confère une position sociale élevée, qui contraste avec la tenue débraillée de la jeune modèle dont on aperçoit la chemise d’un blanc éclatant. « On dit, estre en chemise, pour dire, n’avoir que sa chemise sur soy » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). Dans l’Ancien Régime, la chemise est le sous-vêtement d’aujourd’hui, le dernier rempart à la nudité. Source de fantasmes, la chemise constitue un poncif de la littérature licencieuse au XVIII° siècle.

En quoi l’habit du peintre le distingue de celui des autres ?

La mise soignée de l’habit du peintre le distingue de celui des deux autres protagonistes. La jeune fille et sa compagne, qui la dénude ostensiblement, ont des robes moins raffinées, représentées dans un camaïeu de blancs, jaunes et rouges brun. La carnation de la jeune fille, d’un blanc immaculé répond à celui de la toile vierge en arrière-plan et contraste avec le costume rose de l’artiste qui apparaît de la sorte comme un libertin. 

Le peintre fixe la pose du modèle au moyen de son appui-main qui soulève son jupon dans un geste badin. Fragonard, « peintre des boudoirs et autres scènes d’alcôves » – transpose l’invention licencieuse au temps présent et dans l’intimité de l’atelier. Les costumes sont ceux portés par les contemporains du peintre. Le thème de l’artiste et son modèle offre de nouvelles opportunités pour évoquer le désir né du plaisir de voir. Volontiers imaginé comme l’antichambre de la débauche, l’atelier nourrit de nombreux fantasmes. 

S’il est défendu au siècle des Lumières de faire poser une femme nue à l’Académie ou dans un atelier, les artistes contournent le plus souvent cet interdit en trouvant de jolies modèle auprès de «filles» aux mœurs légères, pour s’exercer sur le motif. Fragonard revisite, avec humour et légereté, le topos de la femme muse, dont la beauté idéale – et désirable – est source de toute inspiration artistique.

Sixtine DE-SAINT-LEGER

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