Mong et moi

septembre 27, 2020
Hôtel Plaza Athénée, Paris ©Ann Scott

Le jour, Paris est comme n’importe quelle métropole, brutale, assourdissante, éreintante avec ses flux de voitures et ses masses de couloirs humains dans lesquels on se glisse, résigné, parce qu’on en fait partie. Mais à la nuit tombée, ses grandes artères ne baignent plus que dans la clarté orangée des lampadaires, ses ruelles se fondent dans la pénombre, et il n’y a plus que la ville et soi. L’espace revient, on peut prendre toute la place. Et rien n’attend. Le jour peut ne pas se lever, la nuit est infinie. Le temps n’existe pas, il n’est pas minuit ou 3 heures, il est la nuit. On peut entrer dans n’importe quel bistrot, n’importe quelle brasserie, n’importe quel bar d’hôtel, il y aura toujours un garçon de salle à qui parler. Ces endroits sont comme des voyages qui transportent ailleurs. En même temps, il suffit de poser les yeux sur une petite table ronde ou une chaise en osier pour s’y sentir chez soi. Et dans ce dédale de terrasses, au fond de ces arrière-salles ou dans les draps froissés de ces petits ou grands hôtels, on trouve Mong. Margaux que j’appelle Mong parce que quand elle boit elle fait l’andouille, et elle boit presque tous les soirs. 
La nuit, Paris est nue, déshabillée. Elle contient tout ce qu’on est, alors que le jour ne renvoie que ce qu’on doit être. Et la Seine est son âme. Ses ponts étincelants dans la distance, ses berges, ses bateaux mouches illuminés qui en glissant transforment les murs des appartements à proximité en écrans de cinémas. La Seine, noire, lisse comme la soie quand plus aucun bateau ne circule, où les lumières qui s’y reflètent scintillent comme des bijoux. Comme ceux que Mong laisse tomber n’importe où sur les moquettes des chambres d’hôtels quand elle se déshabille, ses bracelets et ses bagues de grands joailliers qu’elle adore porter mais se moque d’égarer et que je ramasse derrière elle. La Seine dont le courant redevient sauvage les jours de grand vent ou d’inondations, comme les coups de colère de Mong quand elle raccroche au nez ou claque la porte ou quitte la table.
Elle dit que jusqu’à moi elle a souvent aimé des gens gris. Gris comme la cendre, la neige fondue, les éléphants qui écrasent tout sur leur passage. Que longtemps elle n’a choisi que des égoïstes qui ne pouvaient pas donner ce qu’elle redoutait de vouloir. Elle dit qu’elle a le sentiment d’être plusieurs personnes à la fois et aucune de ce qu’elle croit être. Qu’elle a malheureusement toujours envie d’une chose et de son contraire. Qu’elle aime la violence de l’océan près duquel je vis mais qu’elle finit par se sentir désorientée, quand elle m’y rejoint, parce qu’elle n’a pas de compas intérieur. Elle travaille dans la mode mais ne m’en parle jamais. Quand quelqu’un lui demande d’où viennent sa chemise ou ses chaussures, elle ne donne pas la marque, elle répond qu’elle ne sait plus. Ses vêtements éparpillés au petit matin sont autant de fripes vintage que de pièces couture. Elle trouve vulgaire de se trimbaler avec un chauffeur et débarque toujours dans des taxis pourris. Elle refuse les privilèges que son métier lui offre pour ne se sentir ni achetée ni redevable. Elle fait du botox entre les yeux parce que ça l’amuse qu’on ne la voie plus froncer les sourcils quand ce qu’on lui raconte la consterne.
Elle va au pilate tous les trois jours, ne met que des crèmes issues de la recherche biologique de co-résonnance cellulaire, ne sort pas sans sa gourde par refus d’utiliser du plastique, et il y a du vert dans son assiette à chaque repas. Mais dès qu’on s’attable quelque part, qu’on reste là une heure ou la moitié de la nuit, les verres de Bourgogne s’enchaînent et, à plus de quarante ans, elle ne sait presque plus ce que c’est de se réveiller sans gueule de bois. 
Elle vaporise la laque de sa grand-mère dans son salon quand elle lui manque pour appeler son fantôme. Elle sait ce que ses démons imposent d’injuste et de parfois cruel mais refuse de l’entendre. Une angoisse que la flamme en dedans s’éteigne. Une flamme infime, elle dit, qu’elle essaye de protéger de peur qu’elle finisse par s’éteindre, alors qu’en fait elle est trop grande pour elle. Bien trop grande pour l’intérieur de sa tête, où trop de questions et de sensations et d’illuminations se croisent comme sur les échangeurs qui s’enroulent sur eux-mêmes au-dessus des autoroutes à grande vitesse, sans qu’elle ne parvienne à les retenir assez longtemps. Elle tombe dans des spirales de tempêtes intérieures mais il ne faut pas tenter de les interrompre, elle a besoin de s’y perdre et elles s’apaisent aussi brusquement qu’elles se sont déclenchées. Dans ces moments-là, elle dit qu’elle fuit comme un brûleur à gaz un peu défectueux avant de se remettre à fonctionner. Il ne faut pas non plus avoir envie qu’elle ne boive pas, c’est le seul moment où elle échappe à son besoin de tout contrôler pour ne jamais se reposer sur personne, ne pas prendre le risque de faire confiance, ne pas se retrouver trahie, abandonnée. Elle aime la destruction parce que c’est forcément suivi d’une révolution et d’une construction. Elle dit aussi que le seul moyen de la comprendre est d’accepter de ne pas y arriver. 
La seule chose que j’ai compris est que tous ceux et celles qui ont essayé de la retenir l’ont perdue. Que tous ceux ou celles qui l’ont aimée avant moi n’ont vu que ce qu’ils voulaient ou n’ont pris que ce qui les arrangeait. Pour certains c’est la femme la plus barrée, la plus décomplexée et la plus animale qu’ils aient jamais eu envie de posséder. Pour d’autres, la plus inaccessible, désinvolte, amorale, comme celles qu’on voit parfois traverser des halls d’aéroport suivies de l’amant qui court derrière avec les valises. Alors que Mong ne laisse personne porter quoi que ce soit tant il n’est pas question pour elle de dépendre de quelqu’un. Pour moi, c’est juste la plus vivante, la plus bouleversante et la plus drôle, et ça tombe bien parce qu’elle, elle trouve qu’elle ressemble simplement à une petite souris idiote. 
Bien sûr, moi aussi elle me saccage le cœur. À chaque dispute, elle rétorque qu’elle n’analyse pas ce qu’elle dit ni ce que je dis, qu’elle me laisse ce soin. Mais quand je me sens trop intense pour elle ou pas assez, elle assure que ça n’a pas d’importance parce que tout est question d’oscillation. Quand je crains d’avoir un caractère trop différent, elle répond qu’on est complémentaires, que si je cueille des jonquilles, elle vérifie d’où vient le vent, et que si elle se transforme en créature des profondeurs, je la ramène sur terre. Tout ça existe quelque part dans la grâce de ses gestes, de sa gorge offerte, de sa peau si chaude, de ses cheveux bruns qui s’emmêlent de manière hystérique et me font chaque fois éclater de rire. Et la première fois que j’ai eu peur de ne pas lui suffire, le lendemain matin, dans un de ces hôtels où on atterrit parce que chez elle dort un enfant qui l’empêcherait d’être elle-même toute la nuit, le mot qu’elle a laissé sur l’oreiller avec son écriture irrégulière disait :
Ce qui peut te calmer est que tu me manques quand tu n’es pas là.
Ce qui peut te calmer est que tu as le vrai moi.
Ce qui peut te calmer est la liberté de la non-perfection.
Ce qui peut te calmer est que je ne changerai pas.
Ce qui peut te calmer est ma force tout autour de toi.
Et ma fragilité tout autour de toi.
C’est si simple. 

À lire aussi

Ce site utilise des cookies destinés à produire des statistiques d’utilisation et à permettre l’emploi de fonctionnalités sociales.
Cliquez sur le bouton pour continuer. Pour en savoir plus, cliquez ici.