SEAN SUEN – Spring/Summer 2021 Interview

juillet 10, 2020

Depuis l’instant où il a posé son crayon sur ses feuilles de dessin en tant qu’étudiant d’art aux défilés parisiens de sa marque éponyme, Sean Suen a transformé ses domaines d’expression en autant de portails au travers desquels il explore la perception, les sensations et les émotions. Avec Dionysian, c’est l’opposition entre les confins infinis de l’intériorité et les contours d’un monde rétréci par le confinement qu’il considère, explorant ce ménisque d’émotions conflictuelles aussi intangible qu’une pensée et aussi lourd que l’expérience humaine.  

Dans votre travail, vous questionnez souvent la perspective individuelle, notamment dans « Depth of Perception », présentée en janvier et dans laquelle vous mettez en lumière l’influence de stimuli extérieurs. Comment l’argument de Friedrich Nietzsche sur la subjectivité de la réalité, contingente à des perspectives changeantes, est elle devenue une exploration de l’intériorité ?  

Je connaissais ce livre et ses concepts depuis l’université et l’ai lu récemment. Nietzsche prend une perspective esthétique sur la nature douloureuse de l’être humain et le sommet de la forme artistique, réfléchissant sur la vie et le monde.  

Quand je suis rentré à Beijing après les collections hommes de janvier à Paris, l’épidémie avait commencé et la ville était confinée. A partir de là et jusqu’à mars, je me suis retrouvé dans une espèce de vide, coupé du monde extérieur. C’était d’abord un état imposé par les circonstances puis graduellement, un choix face aux nouvelles de plus en plus négatives, au bilan humain qui grandissait, aux inconnues du virus, aux règles de distanciation sociale, et à cette tendance à en faire un problème politique plutôt que de santé publique.  

Emotionnellement, c’était des hauts et des bas, plusieurs fois par jour. La première épidémie en Chine a été mon premier bas, et ensuite quand l’épidémie s’est transformée en pandémie, je me suis enfoncé plus encore. En plus de tout ceci, il y a de nombreux conflits culturels qui font que les gens ne se comprennent plus les uns les autres. J’ai donc fini par choisir de ne plus communiquer. 

Il y a beaucoup de similarités entre cet état et l’esprit dionysien. C’est ainsi qu’a commencé le cheminement.  

La pandémie nous a obligé à vivre des vies physiquement déconnectées. Pensez vous que cela nous a obligé à chacun se remettre au diapason de son soi ?  

Je ne suis pas sûr que cela m’ait obligé à me reconnecter à moi-même ou si cela m’a laissé découvrir un fossé encore plus grand encore entre mon corps et mon esprit. Pendant la pandémie, j’ai eu beaucoup de temps pour réfléchir, analyser, et recommencer ce cycle encore et encore.  

Quel est le résultat de cette dissonance entre intérieur et réalité extérieure ? Est-ce qu’elle amplifie ou rend insensible ? 

C’était un cycle d’émotions, encore et encore. Pour moi, le problème et le résultat étaient que le monde intérieur et l’extérieur ne pouvaient pas se rejoindre. L’insensibilité extérieure est très forte et votre intérieur sensible s’en retrouve isolé, se sent seul. Quand la situation persiste, cela change une personne, en tout cas, en ce qui me concerne. Et c’est là que la partie créative émerge.  

Dionysian, mon été 2021, est l’expression de mon état émotionnel récent. Pour lui donner corps par le biais de la mode, je l’ai imaginé comme un voyage sur ces montagnes russes des émotions : de la profondeur d’une poussée de douleur, à la demi-mort de l’insensibilité, à la folie et au fanatisme. Des émotions plus personnelles y sont mêlées, tout autant que l’influence du monde intérieur et les transformations illimitées et subtiles du monde intérieur.  

Dans La Naissance de la Tragédie, la mort de Dionysos, le symbole d’une vie vécue pleinement, signale la perte d’une connexion à un tout. Est-ce le reflet de notre époque ? 

La leçon à tirer de la mort de Dionysos est que la vie et ses plaisirs sont indissociables de la destruction et de la douleur qu’elle occasionne. Le comprendre est essentiel pour qui veut atteindre le plaisir esthétique qui découle de la nature tragique de la vie. La perte de cette connexion à un tout est l’intégration dans une autre existence, le ressenti de cette nouvelle existence et de la recherche d’un essentiel. Comme l’exprime Nietzsche, nous devons maintenir une attitude esthétique à la vie dans notre vie actuelle, en réévaluer les valeurs, nous débarrasser du péché et de la répression de soi, et profiter de la liberté de l’âme et de la joie de vivre. Nés de la tragédie de la vie, nés à nouveau dans la destruction.  

Ce qui est certain, c’est que le monde est à un carrefour. Pensez-vous que nos structures, y compris celle de notre milieu, vont renaître de ce moment ? 

J’ai découvert que le monde n’était pas aussi beau que je le pensais. Il y a trop d’égo autour de nous. La tragédie est individuelle, que ce soit celle d’une personne ou d’un groupe de personnes. Le monde sera toujours là, c’est l’être humain qui doit être réparé. Mais c’est un vaste sujet.  

Si je ne regarde que mon cas, je suis d’une certaine manière toujours dans un état un peu désordonné. Je continue à réfléchir sur moi-même, sur ce qui est important, sur comment nous pouvons ralentir. Devons-nous moins consommer la vie ? Comment interagit-on et affecte-t-on les gens autour de nous ? Il me reste beaucoup de questions pour moi-même et leurs réponses sont toutes interdépendantes.  

Dans mon travail, en tant qu’artiste autant qu’en tant que créateur, j’ai toujours essayé d’exprimer les rouages de l’esprit humain et de considérer un côté plus spirituel. Ça a toujours été un chemin instinctif et intuitif. La déconnection entre intérieur et extérieur est certaine, et le monde y répond désormais. Internet a aggravé la situation. Nous devons nous demander : qu’est ce qui demeurera, à terme ?

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