Session Jam with Ungaro 

juillet 10, 2020

Un samedi matin d’été, direction le studio Ferber, historique et mythique studio d’enregistrement dans le nord de Paris, à quelques encablures de la futuriste Philharmonie. On y retrouve quatre copains et Philippe Paubert, le directeur créatif des collections masculines de la maison Ungaro, pour une séance photo qui se transforme l’espace d’un instant en bœuf avec quatre garçons dans le vent.

Pourquoi nous embarquer au studio Ferber ?

À cause du côté artistique et vrai. Il y a quelques fantômes bienveillants qui traînent par ici. Je pense que si on pouvait classer ce lieu pour qu’il ne disparaisse pas, ça serait formidable. On parle toujours du patrimoine, mais ce n’est pas seulement des musées, ce sont aussi ces lieux hautement artistiques.

Monsieur Ungaro a toujours situé son homme Rive Gauche. Son Paris à lui, c’était ces lieux de vie, des cafés et des restaurants, les galeries et les clubs de jazz. Notre homme a toujours été quelqu’un d’assez libre, avec un feeling artistique. Même lorsque les références sont puisées dans différents univers, on centre toujours notre homme dans ce Paris artistique et culturel.

J’avais dans la tête depuis longtemps un film français «Le Pacha», dans lequel on voit Serge Gainsbourg, qui aurait pu être une icône de la marque s’il était toujours vivant, répétant «Requiem pour un con». C’est une des scènes magnifiques du cinéma français. On parle de musique, c’est quelque chose qui colle à la marque, à l’attitude de l’homme Ungaro tel que nous l’imaginons, ce côté détaché et rebelle.

Une chanson au titre ironiquement approprié à l’époque que nous traversons, où l’on rejette ces comportements désormais compris comme con : un système dont les dysfonctionnements sont mis à nus et en matière de création-consommation,le tout jetable, la course irréfléchie à la nouveauté.

La nouveauté, c’est ce qui fait marcher le monde de toute façon, mais il faut maîtriser ses rythmes. On peut marcher moins vite. Quatre, six collections par an, est-ce encore adapté à ce que veut le consommateur? C’est le bon moment pour se poser les bonnes questions et trouver les bonnes réponses. 

Cela prend sens sur le long terme. Le travail sur une marque, c’est un fil rouge qui suit plusieurs saisons. On ne travaille pas pour une marque en faisant du zapping d’une saison à l’autre. Elle a un ADN, des codes et un vocabulaire, qu’il faut apprendre, recomposer, faire évoluer, comme un clou qu’on enfoncerait avec un angle un peu différent à chaque saison. 

Quand je commence, je ne dis pas “j’ai envie de”. Je pense qu’il vaut mieux être une espèce de capteur multifonction plutôt que d’imposer aux autres. Nous vivons dans un monde où énormément d’informations nous arrivent de tous les côtés. Ca peut être culturel, ca peut être politique, tout ça va jouer.Ce sont les autres qui ont envie de, c’est au client final qu’il faut donner envie. Je pense que la création est avant tout un métier de séduction.

C’est plutôt qu’en ce moment, il y a une orientation et une prise de conscience sur l’écologie. Beaucoup de gens, dans de nombreux domaines, travaillent sur plus de respect. Sur la production, le recyclage, la consommation en ressources et en produits chimiques. Le fait de respecter l’environnement et d’être dans une démarche plus saine, ça aussi c’est du long terme. Faire moins, moins vite et surtout mieux.

Est-ce pour cela que cette question traditionnelle en backstage «quelle est votre inspiration», une marotte de nous autres journalistes de mode, vous ennuie? 

Ce n’est pas qu’elle m’ennuie, c’est qu’elle n’est pas vraiment centrale pour moi. Elle est stéréotypée, car elle ne retranscrit pas l’ensemble de la chaîne de création.L’inspiration, comme le moodboard, c’est comme une étincelle qui fait démarrer une voiture, mais il faut savoir l’oublier. Oui, le résultat nous projette dans un univers, dans un moment, mais ce qui est important au final, c’est qu’une collection soit un ensemble cohérent, avec des vêtements ayant une fonction. Pour moi, faire des collections ce n’est pas un acte purement artistique, c’est un art appliqué. 

Alors la question de mes sources d’inspiration [pour une saison donnée], ça me fait un peu sortir de mes gonds (Rires.)

Et aujourd’hui, il est évident que prendre une inspiration trop littérale, c’est également manquer de respect à sa source, non?

En plus! Parce que finalement, on n’en prend que des bribes. Un motif ou un jus de parfum et voilà. On s’attache toujours plus à “C’est quoi votre inspiration ?” J’étais au musée Machin. J’ai vu la peinture Bidule. J’entends dire, par exemple, “Je me suis un peu inspiré de Picasso…” le pauvre ! Son nom a même fini sur des voitures. 

Le designer est un chef d’orchestre et il ne faut pas oublier qu’il a souvent un orchestre symphonique à sa disposition. On ne parle que rarement des choses les plus importantes,qui sont contenues dans tout le travail réalisé en amont par toute la filière textile. Il y a des gens dont on ne parle jamais, qui travaillent très longtemps à l’avance et qui s’occupent des fils, des boutons, qui font des recherches sur les nouvelles matières, les nouvelles textures: la recherche et le travail réalisé au niveau des fabricants de tissus sont primordiales.

Monsieur Ungaro admirait et faisait beaucoup d’allusion à des traditions artisanales de partout dans le monde. Qu’y voyait-il?

Je pense que ce qu’il appréciait, et ce que nous apprécions tous, c’est une recherche, une richesse. Dans le travail de la main, il y a la manualité évidemment, mais également la spontanéité, cette part de hasard qui intervient et qui rend unique chaque réalisation. Un côté naturel et premier, au sens le plus noble du terme.

Il ne faut pas oublier qu’il était le fils d’un tailleur, qu’il avait suivi cette formation et travaillé avec son père, donc qu’il était dans la réalité, pas dans une idée éthérée du luxe ou de la couture. Il était extrêmement respectueux de l’excellence dans la coupe et le mouvement. Chaque jour, il travaillait sur les collections femme en drapant et façonnant directement sur la mannequin» cabine». Il revêtait quotidiennement une «veste chemise» qu’il avait dessinée et conçue lui-même, un modèle sans épaulette et sans doublure qui ne l’entravait pas. C’est cette recherche d’excellence dans le mouvement apporté par la coupe qui faisait que l’on travaillait énormément les emmanchures. On retrouve cette recherche encore aujourd’hui dans cette veste chemise en lin blanc, directement inspirée de la veste iconique de Monsieur Ungaro, ou pour une veste coupée dans un tissu de costume ultra-fluide développé et destiné initialement à l’univers du maillot de bain. 

Au cours des dix ans que j’ai passé à ses côtés, on travaillait toujours sur la même chose avec lui. La première fois que je l’ai rencontré, il m’a dit «mon homme est liquide». Ok. Qu’est ce que ça veut dire? C’était non seulement les matières fines et fluides, mais il adorait le côté vécu. «Tessuto vissuto», en italien. Il faut que l’aspect soit un peu fatigué, qu’on sente que le vêtement a déjà vécu avec vous. Il voulait même laver les costumes [en machine] et l’industrie n’était alors pas encore prête, alors que maintenant, on retrouve couramment ces aspects lavés, voire des cachemires «garment dyed». Il faut toujours que le vêtement soit ergonomique, ne jamais perdre de vue sa fonction, puisque c’est le corps qui décide. Parce qu’on ne peut pas être victime de son vêtement.

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