Véronique Nichanian : «Ce qui m’intéresse, c’est le dialogue avec l’époque»

janvier 23, 2021

Bien au-delà d’Hermès, dont elle dirige l’univers masculin, le chemin tracé par Véronique Nichanian influence le rapport des hommes au vêtement.

Elle a la force des discrets, le charme des timides, la détermination des bûcheurs. Et la grâce en plus. C’est ainsi que Véronique Nichanian a défini une allure à la française séduisant bien au-delà des frontières hexagonales. Une décontraction sophistiquée qu’elle applique au temps qui passe. Des vicissitudes actuelles, qui ont perturbé le travail et la présentation des collections, elle retient les rencontres qu’elles ont suscitées, comme celle avec le metteur en scène Cyril Teste. Ensemble, quand le monde de la mode s’interro- geait encore sur le « phygital », ils ont imaginé de mettre en scène sa collection printemps-été 2021. Un spectacle vivant filmé, précis et fluide qui disait tout d’elle et de ce principe de séduction et de sensualité qui est sa marque. À l’aube d’une année d’interrogation et d’une Fashion Week qui cherche comment s’adapter, son regard sur l’industrie et sur les hommes ose les perspectives, ne néglige pas la bonne humeur, bouscule les codes en dialoguant avec eux. Le chic, en fait. En mode caresse. 

On parle de mode masculine depuis vingt ans. Pourtant, l’homme n’est pas devenu la « fashion victim » annoncée. Est-ce un échec ? 

Pour ma part, j’ai toujours préféré parler de vêtements plutôt que de mode, prôner un temps long plutôt que privilégier les effets d’image. Cela dit, il est vrai que l’homme est devenu un client comme les autres. Longtemps son acte d’achat fut guidé uniquement par le besoin et la nécessité ; aujourd’hui, il a des envies de mode, des désirs. Cela se lit d’ailleurs dans les progressions des chiffres d’affaires ! Ce mouvement a été porté et amplifié par les nouvelles générations, en particulier en Asie. Sans doute parce qu’il s’agit de territoires plus vierges d’habitudes que l’Occident, moins soumis peut-être au regard et aux déterminants socioculturels, en tout cas différemment. Il existe en Chine, au Japon ou en Corée une vraie liberté et une audace dans la manière de s’habiller qui m’intéressent beaucoup. 

Y a-t-il une accélération ?

Les changements s’inscrivent dans le temps long. Il y a trente ans, une identité italienne de mode masculine s’est affirmée avec des créateurs comme Nino Cerruti ou Giorgio Armani. Ils ont apporté une nouvelle silhouette, faisant rimer fluidité et souplesse, en proposant une épaule ronde, en introduisant de nouvelles matières comme le crêpe de laine, le tout avec une manière douce. A contrario, l’identité anglaise s’exprimait à travers des tissus plus rigides, plus secs, des tweeds à la flanelle, ce qui confère sans doute une allure plus tenue. Les créateurs belges et japonais ont aussi beaucoup apporté à la mode masculine avec des identités fortes. De mon côté, j’ai tenté de définir une identité française qui s’exprimerait dans une décontraction sophistiquée, « l’air de rien », dans un mélange des genres. La matière et la couleur sont la colonne vertébrale de mon travail. Du cachemire rouge vif d’un manteau à un duffle-coat orange ou une maille rose, la couleur s’impose et permet aux hommes de s’affirmer. 

Les codes masculins sont-ils moins contraignants ?

Disons qu’ils ne sont pas univoques. La cravate, par exemple, n’est plus perçue uniquement comme une convention, comme une obligation de crédibilité : elle est un choix. Les hommes l’ont redécouverte et l’ont consacrée comme un accessoire avec lequel ils jouent. La même évolution se lit avec le costume, de plus en plus souvent dépareillé – en dehors des cas très normés, pouvant aller vers le sur-mesure. Les registres ont bougé également avec l’irruption des vêtements de sport dans les vestiaires, l’apparition de nouveaux tissus, plus légers, plus techniques – même si aucune matière ne peut pallier la mauvaise coupe d’un vêtement. Si la matière dé- finit la ligne et appelle une forme, la construction d’un vêtement demeure essentielle. 

Yves Saint Laurent a accompagné la libération des femmes. Libérez-vous les hommes ?

Je les regarde, je les écoute, j’ai un regard tendre. Mon propos est de les rendre sé- duisants, d’accentuer leur charme – qui est la notion la plus importante qui soit. Finalement, c’est un état d’esprit que j’ai voulu développer, en n’oubliant ni la fonction ni la sensualité d’un vêtement. L’idée centrale est que chaque homme puisse s’approprier les pièces que je lui propose. Quand un homme dit « ma » veste, cela signifie qu’elle est devenue une expression de sa personnalité. Se sentir bien dans un vêtement rend plus sûr de soi, donne de la force. 

Comment cela se traduit-il ? 

Une hybridation naturelle s’opère quand on peut mélanger les choses, faire se ren- contrer les matières d’excellence et les matières techniques, imaginer une veste de cachemire doublée de Néoprène, des vêtements réversibles sans négliger les détails – une boutonnière, la caresse du cuir dans une poche intérieure –, leur fonctionnalité et leur confort. Je parle ainsi souvent de vêtements pluriels, à vies multiples. La modernité se lit dans ce mouvement et dans la légèreté de la construction. Depuis toujours, mon vocabulaire de séduction passe par la sensualité, pendant longtemps ça n’a pas été celui des créateurs masculins. Cela a toujours été mon motto ; c’est aujourd’hui une évidence pour beaucoup. Tout cela doit cependant obéir à une forme d’intégrité morale, de vérité. Ma préoccupation est de créer des vêtements pour aujourd’hui et pour longtemps, ancrés dans le réel. Ce qui m’intéresse, c’est le dialogue avec l’époque au-delà des « tendances ».

Tout le monde n’a pas accès à Hermès… 

Sans doute. Mais au-delà des produits et de leur coût, c’est une manière différente de fabriquer et de consommer qui est posée dans les valeurs mêmes de la maison avec l’idée de s’offrir quelque chose de beau, que l’on va garder longtemps. Les objets qui relèvent d’un travail bien fait et qui renferment une histoire prennent encore plus de sens aujourd’hui. Le luxe, c’est ce qui se répare, disait Robert Dumas. Je travaille cette notion d’intemporalité, en la pimentant avec des couleurs, des imprimés « de saison », des jeux de matières et de proportions. Je trace ainsi des lignes sinusoïdales de temps long et de temps court. Sans oublier la surprise et l’humour. J’ai finalement beaucoup de tendresse pour ce qui déraille : la faute de goût m’intéresse plus que la fashion victim en « total look ». 

La crise actuelle a-t-elle modifié votre propre rapport au temps ?

Le philosophe Dominique Quessada dit de moi que je suis « une ralentisseuse de temps ». L’accélération du temps est sou- vent subie et pas forcément agréable : j’aspire à une temporalité adoucie. Si j’aime bousculer, c’est par de nouvelles proportions, mais qui soient millimétrées, par la couleur aussi et par la confrontation de matières. Jean-Louis Dumas disait : « La beauté sauvera le monde », dans le sens où la place accor- dée à la création est clé dans des moments de basculement. La création sous toutes ses formes peut donner de la légèreté et du goût à la vie. Ainsi, après la crise, je pense que l’on retrouvera le plaisir de s’habiller et le plaisir d’être ensemble. De prendre son temps.

La mode est sans cesse interrogée sur des enjeux de société comme la diversité ou l’environnement. Comment y répondre ? 

Hermès est une maison multiculturelle où nous nous attachons à placer l’hu-main au centre de notre modèle. J’ai toujours aimé la pluralité et elle se lit dans mes choix de mannequins de toutes origines. C’est totalement naturel. Ce qui compte, c’est la personnalité. Cela posé, ces enjeux représentent des défis majeurs pour tous bien au-delà de la mode. Nous avons collectivement une responsabilité qui doit être visible dans tous les secteurs. Quant aux problématiques de traçabilité et de durabilité, le modèle artisanal et responsable qui est le nôtre permet depuis l’origine, souvent silencieusement, d’y répondre. Réaliser des objets de qualité, qui font appel au travail de la main et qui résistent à l’épreuve du temps, est une des réponses aux enjeux actuels qui demandent d’acheter moins, mais mieux. 

On dit de vous et de Miuccia Prada que vous êtes les « patronnes » de la mode. Existe-t-il une « école Nichanian » ? 

Cela fait encore peu de femmes ! Ce n’est pas à moi de dire s’il y a une «école Nichanian ». J’espère cependant avoir inscrit un style. De nouveaux talents émergent. Certains ont travaillé avec moi et ont compris l’école d’exigence qui est la mienne. Quand on fait bien les choses, les choses vous le rendent bien. Je suis une laborieuse, jamais satisfaite, qui aime l’innovation et se retrouve dans la notion d’un artisanat novateur. Je ne suis pas quelqu’un qui s’exprime dans l’extrême : je crois à la complexité résolue dans une ligne simple. Et avec le sourire.

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